Traduction: arma
Relecture: odysseus1992
Intégration: odysseus1992

Note de l’auteur : Fusion (The Meltdown) a d’abord été publiée en tant qu’exclusivité pour les abonnés le 14 février 2018.

« À la tienne, Marid ! Bienvenue dans l’équipe ! », déclara Tami, levant haut son verre. Le reste de la tablée bondée enchaîna : « À la tienne, Marid ! »

Marid s’immobilisa un moment, l’attention de ses collègues fixée sur lui le mettant mal à l’aise. Heureusement, le lubrifiant social qu’il avait consommé toute la soirée faisait son effet et il parvint à sourire. « À la mienne ! »

Sous un tonnerre d’applaudissements, tout le monde but à sa santé. Tami, endossant sérieusement son rôle de cheffe d’équipe, but son cocktail d’un seul trait. Elle frappa ostensiblement son verre sur la table en exhibant fièrement sa langue lumineuse comme un néon, effet secondaire du cocktail maison du bar, le Wallbanger. Plus on en buvait, plus la langue brillait. Tami en était à un point où de la lumière lui sortait quasiment des oreilles.

Abaissant son regard sur sa propre boisson qui diminuait, Marid se demanda dans quel état était sa langue. On en était à la quatrième tournée, et il était bien parti pour passer d’une plaisante ivresse à un état d’ébriété totale. Il était difficile à croire que les participants de ces bacchanales autour de lui étaient ceux-là mêmes qui avaient chaudement débattu sur la hiérarchie d’un système lors de la brève réunion de ce matin. Il n’était à New Babbage que depuis 48 heures à peine, mais les avertissements qu’il avait entendus sur cet endroit semblaient pleinement justifiés : cette ville aimait bien faire la fête.

À première vue, il aurait probablement dû choisir l’une des autres offres d’emploi qu’il avait reçues. Saga Datasystems lui avait offert beaucoup plus d’argent ainsi que des clauses de début de carrière délirantes, assorties d’un paquet d’avantages. L’accès au 300i de la société l’avait presque convaincu. Et si Fiskers n’allait pas le payer autant que Saga, choisir son offre lui aurait fondamentalement donné sa propre équipe à diriger. Elle démarrait un nouveau projet d’envergure et cherchait quelqu’un qui avait exactement son profil pour être à la tête de l’infrastructure de stockage.

Mais il y avait aussi ce que microTech avait offert : la possibilité de travailler sur la plus grosse nébuleuse d’informations jamais créée. Avec un taux d’adoption par la population humaine proche de 56%, les données transitant par les réseaux mobiGlas dépassaient, en une seule journée, tous les transferts du siècle précédent réunis. C’était, en gros, le métier de ses rêves. Et il était donc là, un tout nouvel ingénieur de données de microTech qui se saoulait pour la troisième fois de sa vie.

La femme assise à côté de Marid lui donna une tape sur l’épaule et lui demanda ce qu’il voulait boire ensuite. Cet après-midi, elle lui avait fait parcourir l’interface graphique maison du développeur qu’il aurait à utiliser pour coder, et lui avait montré la collection de figurines de Rory Nova qui encombrait son bureau. Il n’arrivait pas à se rappeler son nom. Connie ? Katherine ? Sa tête tournait et il eut soudain trop chaud. Il avait besoin d’air. « Vous savez quoi ? La prochaine tournée est pour moi », lança-t-il en se levant. Des protestations fusèrent, qu’il fit taire avec un « Hé, vous avez dit que je faisais partie de l’équipe, non ? » Là-dessus, les commandes furent vite criées, qu’il mémorisa du mieux qu’il put.

Avant de se diriger vers le bar, il s’éloigna de la foule vers la fenêtre qui donnait sur le terrain vague gelé de microTech, la planète. En posant les mains sur la surface fraîche, il se sentit mieux presque aussitôt. Dehors, des lumières vives jaillissaient de la ville dans la tempête de neige, créant un effet éblouissant sur le sombre ciel nocturne. Avoir une masse dense et transpirante d’humanité d’un côté de lui et, de l’autre, la pure désolation de la toundra constituait une expérience unique. Elle lui rappelait le travail sur un projet ; son esprit complètement mobilisé sur les chiffres et le code, mais une autre partie de lui-même toujours consciente du chaos tourbillonnant autour de lui. Apparemment, je deviens poétique quand je suis ivre, pensa-t-il en riant. Il prit une profonde inspiration et revint dans la foule en titubant.

Le barman accueillit Marid avec un sourire à un millier de crédits : « Tu es nouveau au bar de Wally, hein ? Je me rappellerais d’un visage aussi mignon que le tien. » Marid rougit, pris au dépourvu par le compliment. Avant qu’il puisse répondre, le barman poursuivit : « Je te paye un verre pour fêter ça. Qu’est-ce que je te prépare ? Je vois que tu as déjà essayé le Wallbanger », poursuivit-il en montrant la bouche de Marid. « En fait, tu sais quoi ? Je travaille sur une boisson vraiment particulière. » Il se pencha sur le comptoir. « Si tu es intéressé, je peux te brancher…

— Doucement, Eddie. Celui-là n’est pas pour toi », intima une voix proche. Le regard de Marid tomba sur une touffe de cheveux violet brillant, assortis à des yeux tout aussi violets, alors qu’un nouveau venu prenait place à côté de lui au bar. L’attitude du barman changea aussitôt. Il se redressa et haussa les épaules : « Bien sûr. Pas de soucis. Je déconnais ». Il s’éloigna rapidement pour s’occuper d’un autre client. 

Il fallut quelques secondes pour que les pensées embrumées de Marid s’éclaricissent. « Attends ! Je dois donner des boissons à mes amis. » Mais le barman était déjà hors de portée de voix.

« J’ai l’impression qu’on s’est occupé d’eux. » L’inconnu pointa le doigt au-dessus de l’épaule de Marid, où ses collègues remplissaient avec empressement leur verre avec le contenu d’une bouteille de Soles.

« Euh… je crois que quelqu’un d’autre a dû commander.

– Ouais, c’est l’un des trucs magiques chez Wally. L’alcool arrive juste comme ça. Au fait, je m’appelle Mac.

— Marid.

— Laisse-moi deviner, si tu traînes avec ce groupe, tu dois travailler pour microTech.

— Ouais, aujourd’hui c’était mon premier jour en fait. »

Un grand sourire fendit le visage de l’inconnu. « Ouah, félicitations ! C’est passionnant ! »

Marid se surprit à retourner son sourire. Il avait été tellement occupé à impressionner ses collègues et par la première impression qu’il voulait donner de lui-même que l’idée n’avait pas pénétré son esprit jusqu’à ce que Mac en fasse la remarque : c’était vraiment passionnant.

« Marid, ça me ferait vraiment plaisir de t’offrir un verre pour fêter ton nouveau job. Bien sûr, si tu dis oui tu n’es pas obligé de rester à discuter avec moi. » Mac sourit à nouveau. « Ceci dit, je serais plutôt content que tu le fasses. »

Marid jeta un coup d’œil derrière lui, vers ses collègues. Tami était debout en tête de table, coiffée d’un casque sim, donnant ce qui semblait être un coup de tête, sous les acclamations du reste du groupe. La simple pensée de refaire le trajet jusqu’à la fête était épuisante. Vraiment, il devrait retourner dans son appartement et se reposer un peu avant de repartir au travail demain. Un autre client se fraya un chemin au bar juste à côté de lui, poussant Marid plus près de Mac. Une chaleur venue de l’endroit où leur bras s’étaient touchés irradia son corps. Ou bien il pourrait rester et prendre un autre verre.

« Ouais, je veux bien un verre.

— J’espérais que tu dises ça. » Plus vite qu’il ne l’aurait cru possible, deux boissons apparurent devant eux. Mac leva son verre. « À ton nouveau boulot. »


Marid n’aurait jamais cru qu’il puisse haïr aussi férocement le gazouilli des oiseaux qu’à cet instant précis. Il ouvrit doucement les yeux, les paupières plissés par la lumière du soleil. Quand la chambre lui apparut avec netteté, une volée entière d’oiseaux virevolta au-dessus de son lit, chantant joyeusement. « Sonnerie, en veille.

— Impossible. Limite de veille atteinte », répondit gaiement la domotique de l’appartement.

Merde. Marid roula hors de son lit et tituba jusqu’à l’interrupteur de la sonnerie. Dès qu’il le pressa, la projection d’oiseaux s’éteignit miséricordieusement et la lumière diminua à un niveau normal. Même après le bruit, il avait toujours mal à la tête. En fait, tout son corps lui faisait mal. En outre, sa bouche avait le goût d’une boule de coton imprégnée d’eau d’égout. Voilà. C’est pour ça que je ne bois pas. Il jeta un coup d’œil à l’horloge et fit la grimace. Pour ce qui était de faire bonne impression au second jour de travail, c’était raté.

Après un long débat intérieur sur l’idée de se remettre au lit ou pas suivi d’une douche rapide, Marid extirpa ses lunettes de soleil d’une caisse de déménagement non déballée et se dirigea vers le café, à quelques pâtés d’immeubles de l’appartement.

Il n’était apparemment pas le seul à avoir un matin difficile. L’endroit était plein de gens aux yeux cernés. En attendant dans la longue queue pour prendre un café au stim extra-large, il alluma son mobi. Il n’arrivait pas à se souvenir de son retour chez lui hier soir et il était curieux de voir ses stats.

Depuis les deux dernières années, il avait pris l’habitude de surveiller un tas de mesures personnelles. L’OS du mobi en suivait quelques-unes par défaut, comme la distance parcourue et le rythme cardiaque, mais il en avait codé d’autres : dilatation des pupilles, niveau sonore ambiant, nombre de vérifications sur son mobi, etc. Il parcourut la soirée, voyant les nombres varier suivant les réactions de son corps à divers stimulus. C’est bizarre. Selon les données, pendant une heure la nuit dernière, il avait fait exactement la même chose que l’heure précédente. Aucun changement perceptible.

Cela ne pouvait pas être possible.

Le simple fait de rester immobile provoquait des changements de données mesurables. Quelque chose avait dû aller de travers. Il accéda aux contrôles de développement et se mit à chercher ce qui avait pu provoquer cette erreur. Après s’être assuré que tous les capteurs fonctionnaient normalement, il commença à reconnaître la pire des possibilités.

« Monsieur ? Votre commande ? »

Marid réalisa qu’il bloquait la file d’attente. « Pardon ». Il s’écarta sans prendre de café. Le brouillard du début de matinée s’était dissipé par la constatation accablante qu’il s’était fait pirater.

C’était fait astucieusement. C’était indéniable. Même un usager occasionnel pouvait peut-être remarquer qu’une période manquait ou était effacée, mais en mettant en boucle les données de l’heure précédente, la perte s’était presque parfaitement intégrée. Sans l’obsession de Marid pour les données, lui-même ne l’aurait peut-être pas remarquée. Il plongea plus profondément dans son système et ouvrit une image du substrat de la mémoire de son mobi. Heureusement, il avait deviné juste. Quel que soit le malware utilisé, il écrasait les données activement, plutôt que modifier la donnée sous-jacente elle-même. Il pouvait voir quelles unités de mémoire avaient été consultées pendant l’heure manquante. Marid comprit immédiatement ce que recherchait le pirate.

Son code-clé d’employé.

C’était un identifiant unique qui lui donnait accès aux bureaux de microTech et, plus particulièrement, à son processeur de développement. Préoccupé par l’espionnage industriel (et apparemment à juste titre), microTech avait configuré ses environnements de développement dans des cellules isolées. Donc, si quelqu’un voulait accéder aux fichiers des équipes d’ingénierie de données, il lui fallait l’un de ces codes-clés spécifiques.

En plus de cela, les codes-clés étaient encodés dans le mobi de la personne concernée. Hier, il était allé dans le bureau de la sécurité et l’avait transféré physiquement dans son unité avec un câble de connexion. Pour en voler un, il fallait accéder physiquement au mobi.

Les boissons. Le flirt. Les questions informelles sur le nouveau job de Marid. L’intérêt que Mac lui portait prenait tout à coup beaucoup plus de sens.


Son premier instinct avait été de filer chez Wally et d’essayer de retrouver Mac, mais la partie logique de son cerveau qui fonctionnait encore sous la panique et la colère avait fait remonter l’idée que le bar était fermé pendant les cinq prochaines heures. Mince, Mac n’aurait probablement plus les cheveux et les yeux violets. Le hacker avait très certainement choisi ce coloris criard comme une diversion plutôt qu’un effet de mode.

Non, la bonne chose à faire était de signaler l’effraction à la sécurité de microTech.

Il changea d’itinéraire et se dirigea vers l’étincelant siège social au design unique, dont les lignes incurvées s’élevaient pour rejoindre le dôme qui le surplombait, dans un impressionnant déploiement d’architecture moderne. C’était dur de croire que, lorsqu’il s’était éveillé, son plus gros souci avait été d’arriver en retard au travail. Au lieu de cela, il s’apprêtait à assumer la responsabilité d’une violation de sécurité majeure. Il irait voir directement Tami, lui dirait tout, puis on lancerait une quarantaine pour colmater toutes les parties vulnérables. Avec le volume d’accès que Marid avait dans son système, ça allait être une opération énorme. En plus, il faudrait très probablement la rendre publique puisqu’elle portait sur des données directes de consommateurs. Même avec les protocoles d’encryptage en place, l’information brute stockée dans les serveurs de microTech contenait des milliards de transactions et d’échanges qui pourraient être utilisées à des fins de profit malveillantes. Les gens utilisaient leur mobiGlas pour presque tout. Ce serait un cauchemar publicitaire.

« Bonjour et bienvenue à microTech, où nous travaillons pour rendre chaque jour meilleur », gazouilla avec entrain la représentante holographique de microTech lorsqu’il entra.

Pas Marid, pas après avoir raconté ce qui s’était passé.

Marid avait atteint la salle d’exposition high-tech qui s’étendait juste à côté des bureaux principaux. Ici, microTech exposait ses articles les plus récents et les plus impressionnants, des modèles dernier cri de mobiGlas aux grosses cabines sim haut de gamme à immersion totale.

« Que puis-je faire pour vous ? » La représentante flottait à côté de lui pendant qu’il marchait, prête à l’assister s’il avait besoin de quoi que ce soit. Rien que de la technologie de vente haut de gamme chez microTech.

Penser à laisser tout cela derrière lui était douloureux. Au-delà du fait de se faire virer la première semaine de son nouveau travail, qui allait ternir sa réputation au point d’en faire un intouchable auprès des autres sociétés, la pensée de ne jamais parvenir à se lancer dans tous les grands projets qu’il avait prévus lui faisait encore plus mal.

« Nous avons une nouvelle gamme d’holo-projecteurs, il faut les voir pour y croire. »

Marid s’apprêtait à renvoyer l’agaçante représentante quand une pensée lui vint à l’esprit : il n’avait pas encore de preuve concrète que microTech avait subi une effraction. Tout ce qu’il ferait en disant quelque chose maintenant serait de semer la panique. Il parvint vite à se convaincre que la chose la plus prudente à faire était de vérifier le système d’abord et voir s’il y avait une vraie raison de s’alarmer. Inutile de crier «au feu ! » s’il n’y a pas de flammes, non ?


Après des heures de recherches, il finit par trouver une anomalie, uniquement grâce au fait qu’il y avait quelque chose à chercher. Tout comme l’intrusion dans son mobi, c’était extrêmement bien fait. Mac commençait à prendre le visage d’un sacré hacker. Il y avait un peu de satisfaction à tirer du fait qu’au moins, il avait eu affaire à quelqu’un de considérablement talentueux.

Son système avait été infecté par un virus de type « tondeuse » classique, qui récoltait une petite couche superficielle à la fois. Prises dans leur ensemble, les données écumées n’avaient aucun sens, mais il devait y avoir un programme-compagnon, à l’autre bout de la chaîne, capable de tout recompiler dans sa forme originale. Cette version-là était particulièrement bien conçue : plutôt que suivre une ligne droite, plus traçable, elle sautait partout au hasard dans la structure de données. Impressionnant. Et utile à Marid.

Cet ajustement signifiait que le virus fonctionnait à un rythme bien plus lent que la normale. En plus, il dissimulait ses transmissions de données en enterrant de minuscules paquets dans le trafic normal pour que personne ne puisse remarquer le léger changement de bande passante. C’était un virus qui était fait pour travailler pendant des mois, pour ne pas dire des années, en rassemblant tout ce qu’il pouvait. Si Marid l’interrompait maintenant, seule une quantité négligeable de données serait collectée des serveurs de microTech. Il se mit à programmer un barrage qu’il pourrait utiliser en mettant le virus en quarantaine.

Mais juste avant qu’il puisse le lancer, il y eut des coups sur son compartiment de travail. Marid leva les yeux et vit Tami à l’entrée, sirotant une thermos sur laquelle était écrit « Les ingénieurs de données s’amusent autant, mais plus efficacement ». Souriant, il dit « Bonjour, Tami », pendant que ses doigts frappaient subrepticement les touches de raccourci pour réduire les fichiers sur son écran.

« Salut Marid ! Je voulais juste dire que j’ai vu les registres de ce matin. »

Tout le corps de Marid se tendit. Il aurait tout déballé à ce moment-là s’il n’avait pas été momentanément paralysé par la peur.

« Je n’arrive pas à croire que tu sois arrivé au bureau si tôt ce matin. Spécialement après la soirée qu’on a passée. Contente de savoir que tu pourras tenir le coup la prochaine fois qu’on ira en ville. »

Marid poussa un soupir de soulagement. S’il ne se faisait pas virer aujourd’hui, il savourait l’ironie : en utilisant son code-clé pour accéder au bâtiment tôt ce matin, Mac pourrait en fait lui faire gagner quelques points vis-à-vis de sa patronne. Savoir que le hacker s’était assis dans son fauteuil quelques heures plus tôt était toutefois étrange. « Tu sais ce qu’on dit : travailler dur, jouer dur. »

Tami acquiesça. « C’est à peu près la devise officieuse de microTech. Si tu as une minute de libre, j’espérais te montrer l’effort de restructuration dont je voudrais que tu t’occupes cette semaine. »

Le fait qu’elle fasse quoi que ce soit sur son poste de travail était la dernière chose qu’il voulait en cet instant. Il s’empressa de trouver une excuse. « Il n’y aurait pas moyen de faire ça demain ? J’aimerais vraiment un jour de plus pour me poser vraiment avant de me plonger à fond dans le projet.

— D’accord, mais je m’attends à ce que tu sois prêt à te jeter à l’eau demain. Et je veux vraiment aller nager maintenant. Tu as été au Club Olympus ? Ils ont une terrasse extérieure avec des jacuzzis. Le froid qui se mélange avec le chaud, vraiment génial ! Il faut que tu essayes ça.

— Ça a l’air top ! C’est sûr, dis-moi quand tu y vas la prochaine fois », dit Marid en mettant dans sa voix autant de « sors de mon bureau » que possible, tout en restant poli. 

Tami partie, il rouvrit promptement le protocole de quarantaine et revérifia son travail une dernière fois avant de le lancer. Tout avait l’air bon. Dès qu’il le mettrait en route, le virus allait être complètement désactivé, et puis… Et puis quoi ?

Allait-il raconter à la sécurité ce qui s’était passé ? Il aurait davantage de problèmes s’ils se rendaient compte qu’il avait attendu. En plus, Mac saurait que quelque chose s’était passé dès que le flux de données serait interrompu. Qui sait quelle serait la prochaine manœuvre du hacker après cela ? Marid pourrait envoyer des paquets de données falsifiées, mais cela ne ferait que retarder l’inévitable. De la façon dont il voyait les choses, il avait trois options viables.

Premièrement, il pourrait revenir à son plan initial et dire à microTech ce qui était en train de se passer.

Deuxièmement, il pourrait trouver où étaient envoyées les données et tenter d’éradiquer la faille de sécurité à la source.

Troisièmement, il pouvait juste faire semblant de ne rien savoir et laisser faire la tondeuse.

Il y avait de très fortes chances que la première option aboutisse à son licenciement. La deuxième option était considérablement plus dangereuse, car il n’y avait aucun moyen de savoir sur qui ou quoi il allait tomber, mais les chances de conserver son emploi étaient bien plus grandes. Il garderait très certainement son travail s’il optait pour la troisième option, au moins pour un peu plus de temps, mais maintenant que la boîte de Pandore était ouverte, il n’était pas le genre de personne à laisser les données qui lui avaient été confiées continuer à être volées.

En fermant le programme de quarantaine, Marid ouvrit une nouvelle fenêtre pour commencer à remonter jusqu’à l’endroit où les paquets de données étaient envoyées.


Lorsque la navette de transport avait traversé la toundra deux jours plus tôt, elle n’avait nullement préparé Marid au froid qui régnait à l’extérieur du dôme protecteur de New Babbage. Bien que sa combinaison ait été conçue pour des températures extrêmes, lorsqu’il quitta l’intérieur protecteur de la petite embarcation à glace qu’il avait louée, le froid mordant le pénétra jusqu’au cœur. Le vent empirait cette sensation. Sans les petits crampons parsemant la semelle de ses bottes qui agrippaient la neige tassée, il aurait été emporté par le vent.

Il lui avait fallu tout l’après-midi pour trouver la source. Mac avait bien camouflé les traces des données, faisant sauter les paquets entre des douzaines de passerelles. Il avait presque perdu la trace lorsque les données avaient traversé une sim d’arcade, mais il avait pu retrouver la piste lorsque les données avaient été acheminées à travers un relais de communication privé transmettant à partir du dôme. Pour la dernière étape du voyage, Marid avait dû utiliser un scanner à champ étroit pour suivre le signal physiquement. Pour rendre les choses encore plus difficiles, les rafales d’émissions étaient peu nombreuses et très séparées. Il ne captait le signal que pendant quelques millisecondes avant qu’il disparaisse à nouveau. À la fin, le signal l’avait conduit vers ce coin éloigné de néant glacé.

La neige fouettait l’air autour de lui, obstruant son masque et rendant la vision difficile au-delà d’un mètre ou deux. Il avait brièvement commis l’erreur d’allumer une lampe de poche, mais le neige reflétait la lumière, l’aveuglant. Balayant le scanner de part et d’autre, Marid accrocha le signal. En ce lieu, Marid comprenait pourquoi la compagnie de location de l’embarcation à glace avait donné autant d’avertissements et lui avait fait signer autant de décharges avant qu’il quitte le dôme. Une partie de leurs précautions avait probablement quelque chose à voir avec la plupart de leurs locations pour des guerriers du dimanche qui cherchaient à faire de l’iceboard extrême. Il était toutefois indéniable que microTech formait un environnement très inhospitalier. D’où il se tenait, l’horizon presque sans relief se ressemblait de tous côtés. Si l’embarcation tombait en panne pour quelque raison que ce fût, il resterait désespérément coincé ici.

Soudain le scanner sauta de sa prise et sa main se mit à palpiter sous l’effet d’un impact invisible. En tâtonnant autour de lui, il réalisa qu’une antenne parabolique blanche, juste devant lui, se confondait presque parfaitement avec la toundra. Même maintenant, sachant où elle était, il était encore difficile de la distinguer. Il se pencha et trouva la base de la parabole. Là, enfouie sous la neige, partait une épaisse tresse de câbles. Il la suivit du mieux qu’il pût, mais gratter la neige avec ses mains gantées se révéla rapidement douloureux, le froid mordant à travers ses couches protectrices.

Il faillit presque abandonner lorsque ses mains commencèrent à s’engourdir, mais il trouva heureusement l’endroit où la tresse se terminait au moment où toute sensation quittait ses doigts. Cachée sous une fine couche de neige fraîche, il y avait une trappe métallique. Marid dégagea proprement l’endroit mais ne trouva un terminal d’accès nulle part. Était-ce une sorte de verrou à distance sans fil ? Il régla le scanner pour détecter une transmission de petites ondes locales, mais ne trouva rien. Désespéré, il tenta de tirer la trappe. Elle s’ouvrit facilement, faisant tomber Marid à la renverse dans la neige. Honteux bien qu’il fût le seul témoin de sa stupidité, il s’essuya et se mit à descendre l’échelle.

Il y avait en-dessous un petit bunker densément rempli d’un ensemble de serveurs. La chaleur qui se dégageait des racks était intense, mais un système de tuyauterie qui traversait le bunker se servait de la température extérieure glaciale comme dissipateur de chaleur pour les unités. Ce refroidissement naturel était l’une des raisons pour lesquelles microTech avait choisi d’acheter ce monde en premier lieu. On économisait des milliards de crédits chaque année grâce au climat glacial de la planète.

Marid se dirigea vers le terminal d’accès. Évidemment, il découvrit le programme compilateur qui était l’associé du virus sur son système. Les données arrivaient ici et étaient lentement assemblées. S’il y en avait ici une énorme quantité, la plupart était encore fragmentée. La petite quantité qui devenait viable était transférée du serveur principal vers un disque portable, pour la collecte et l’analyse. En parcourant les dossiers, Marid réalisa qu’il n’était pas la seule victime de Mac. Le serveur collectait des données de la plupart des plus grandes firmes technologiques de New Babbage, dont au moins trois sources séparées au sein même de microTech.

Il y avait des schémas d’une compagnie qui développait un stabilisateur pour SEV amélioré, qui consommait un tiers de la quantité normale de carburant. Il y avait une documentation interne de Pi-Plum Software qui évoquait son nouvel algorithme de compression propriétaire. Il y avait même des vidéos qui montraient les premiers niveaux d’un Star Marine 3 non annoncé. Et c’était seulement ce qui avait été compilé pour l’instant. Qui sait ce qui se cachait encore dans les fragments ? Il était tombé sur un trésor d’informations volées.

Méthodiquement, il fit le tour du bunker et désactiva les redondances d’urgence du système de refroidissement. À chaque fois qu’il en éteignait une, la température de la pièce augmentait. Des alarmes commencèrent à retentir, mais quand les systèmes automatiques essayaient d’empêcher le désastre en noyant la pièce avec de l’eau glacée, c’était déjà trop tard. La combinaison de Marid fit entendre une alarme elle-même ; la température atteignait un niveau dangereux. Prenant le disque portable avec lui, il escalada l’échelle et referma la trappe, achevant de transformer le bunker en four.

Pendant la demi-heure suivante, Marid regarda de l’embarcation la glace craquer et de la vapeur brûlante s’échapper de dessous la surface. Maintenant, chaque composant qui se trouvait dans la pièce des serveurs s’était transformé en scories. Les données de microTech étaient en sécurité.

Bien sûr, une fois le sabotage découvert, Mac allait être en colère et désespéré. Mais Marid y comptait bien. Avec les codes-clés de microTech qui changeaient tous les mois, le hacker n’avait qu’un temps limité pour accéder de nouveau à son système et diriger le virus vers un nouveau relai de sortie avant d’être complètement bloqué. Tout ce que Marid avait à faire était de s’assurer que son piège soit prêt avant cela. Un simple fichier de traçage. Il ne s’attendait pas à ce que la programmation soit très longue.

Il démarra l’embarcation et traversa la glace pour revenir vers New Baggage. Il comptait passer une bonne nuit de sommeil avant de rencontrer Tami le matin. Mais quand même, pensa-t-il en jetant un coup d’œil sur le disque posé sur le siège à côté de lui, peut-être un petit peu de lecture avant d’aller au lit.

FIN.

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