[FR] STAR CITIZEN - FAQ #30

Une dernière mission : Partie 2

Par: Amanda McCarter

Note de l’auteur : Une dernière mission : partie 2 a été initialement publié dans le Jump Point 3.10. Lire la première partie ici.

Jonah, pour la deuxième fois aujourd’hui, fut pris d’une sueur froide. Ils étaient déjà arrivés au point de saut, en route pour livrer du matériel à un criminel connu, dans un vaisseau rempli de passagers qui n’étaient pas censés se trouver là, dont l’un d’entre eux était un agent de l’Advocacy. Ajoutons à cela le fait que cet agent était l’ancien partenaire du criminel en question.

Ça ne se passait pas pour le mieux.

« Char, j’ai besoin que tu vérifies le cargo, » dit Jonah.

Elle leva un sourcil noir et fin. Il savait à quel point ce qu’il venait de dire était bizarre. Ils venaient juste de décoller.

« Assure toi simplement que rien n’ait basculé et que personne n’ait foutu le bordel avec. » dit-il.

Elle se pinça les lèvres en acquiesçant de la tête. Il savait, à son regard, qu’elle n’y avait pas cru, mais elle allait faire ce qu’il avait demandé. Elle lui lança un dernier coup d’oeil avant de quitter le cockpit. La porte métallique se referma et Jonah donna un coup sur le panneau des communications.

Il n’avait seulement utilisé ce code qu’une poignée de fois. C’était uniquement en cas d’urgence, et c’était justement une urgence.

« Vaudrait  mieux que ce soit important, grommela une voix.

— J’ai besoin de parler à Mickey, dit Jonah. »

Silence.

« Si vous faites marche arrière… » dit la voix. Ça devait être le second de Mickey, un homme seulement connu comme « le second ». Personne ne connaissait son nom, à part Mickey.

« Non, répondit Jonah. J’ai un problème et j’ai besoin de parler à Mickey. »

La vérité, c’était qu’il voulait laisser tomber. Maintenant plus que jamais. Avant, c’était la peur de Mickey qui le faisait tenir. Il lui devait un paquet d’argent et son crédit arrivait en fin d’échéance. Maintenant, il y avait un agent. C’était un vieux type, mais Pietro lui en avait parlé d’une façon complètement fascinée, comme si l’homme était un demi-dieu. Il avait choppé ou fait disparaître tellement de criminels, ça surprenait Jonah qu’il n’ait pas su quels étaient les plans de Pietro.

Des grésillements se faisaient entendre à travers le silence de l’appareil de communication. De la sueur coulait le long du visage de Jonah. Son crâne le démangeait, sa bouche était sèche.

Enfin, Mickey fit entendre le son de sa voix.

« Jonah, mon garçon, on parle d’un problème de quelle taille ? » Il y avait un truc dans sa voix. Il n’était pas content.

« Oh, je dirai un problème d’environ un mètre quatre-vingt-cinq du nom d’Ardoss. »

Mickey renifla. « Ça m’dit quelque chose.

— C’est le partenaire de Pietro, dit Jonah.

— Ah, ouais, ça doit être ça, répondit Mickey. Pourquoi t’as un passager Jonah ? J’ai vérifié ton programme. T’as pas de passagers. C’était uniquement du cargo. »

Il ne criait pas. Il ne le faisait jamais. Il était toujours calme, presque chaleureux. Il aimait que vous vous sentiez comme si tout allait bien. Jonah ne pu s’empêcher de repenser au visage démoli du barman.

« Des passagers, au pluriel, répondit Jonah en tentant d’empêcher sa voix de trembler. Mon vol est complet. Haru l’a changé sans me prévenir, au dernier moment. Au début, j’ai pensé que c’était un politicien qui tirait quelques ficelles, mais maintenant je crois que c’était ce type, Ardoss.

— Tu penses qu’il est à la recherche de son partenaire? dit Mickey.

— Je vois pas quoi d’autre, répondit Jonah.

Mickey prit une respiration.

— J’ai besoin que le boulot soit fait, et que Pietro ne soit pas mis en danger. On peut pas laisser cet Ardoss foutre le bordel.

— C’est pour ça que j’ai appelé, dit Jonah. On peut reporter ? »

Jonah pouvait pratiquement entendre Mickey grincer des dents.

« Reporter ? Dit-il. Le timbre de sa voix, bien que toujours aussi calme, venait de monter d’un cran.

— Je jarte Ardoss à la prochaine station, dit Jonah. Il est forcément là pour Pietro. Il a fait péter un magasin pour le chopper. Je veux pas avoir ce genre d’ennuis. Quand il ne sera plus là, je reviens et je donne son cargo à Pietro.

— C’est pas ce qu’on a conclu Jonah, dit Mickey. Tu livres ton cargo quand je dis que tu livres ton cargo. Si tu t’pointes en retard, Pietro va s’barrer. Il sait des choses concernant mon organisation. J’ai besoin de m’assurer qu’il soit content. Alors tu colles au plan. Compris ?

Jonah était désemparé.

— Oui, je comprends. Qu’est-ce que tu veux que je fasse à propos d’Ardoss ?

— Tue-le, dit Mickey. »

La sueur qui coulait dans le dos et sur le visage de Jonah se glaça. Il crut qu’il allait gerber.

« J’ai jamais tué personne, dit Jonah.

— Le premier, c’est l’plus dur. C’est sûr, dit Mickey. Sa voix était plus douce. Mais s’il vit, tu mets en danger tout le boulot. Si tu le déposes quelque part, il va revenir et tu iras en prison. Et si tu crois qu’avoir ton cul posé dans une prison de l’Advocacy te protègera de moi… J’ai des gens partout Jonah. Je prendrai c’qui m’appartient, d’une façon ou d’une autre. »

— L’Advocacy sera après moi si je le tue, répondit Jonah. Je serai un homme recherché.

— Laisse-moi m’occuper de ça, dit Mickey. Pense juste à ta famille, mon garçon. Ils ont besoin de leur père, ils ont besoin de l’argent. »

Jonah ravala sa salive. Parler avec Mickey n’avait rien arrangé. Il était toujours pris entre deux choix impossibles.

« Alors explique-moi comment je suis censé tuer un agent de l’Advocacy ? Dit Jonah. C’est pas comme si je pouvais le balancer dans le sas.

— Tu pourrais, dit Mickey. Jonah pouvait entendre le sourire qu’il avait aux lèvres.

— Mais j’ai une solution beaucoup plus simple pour toi, dit Mickey. Y’a un flingue dans la caisse de Pietro. C’est dans un compartiment secret. Pas de code. Juste un verrou spécial. Il est chargé, alors fais attention. T’as déjà tiré avec un flingue ?

— Non, dit Jonah en secouant la tête. Il avait déjà vu des coups de feu, et entendu les bruits horribles qui en sortent. Une pensée qui lui faisait déjà mal aux oreilles.

— C’est très simple, dit Mickey. Tu pointes le flingue vers le gars qu’tu veux voir mort, et tu presses la détente. C’est comme de la magie. Vise au bon endroit, et ils sont plus là.

L’estomac de Jonah se noua.

— Rien d’autre ? Demanda Mickey au bout d’un moment.

— Non, dit Jonah. Ce sera tout.

— Bien, répondit Mickey. Je sais que tu feras le bon choix. Appelle-moi quand c’est fini.

La communication s’interrompit.

Jonah regardait sa console fixement. Pendant dix ans où il avait travaillé avec Mickey, jamais il n’avait eu à tuer sur qui que ce soit.

Mais, avant ça, il n’avait jamais eu d’agent à bord non plus.

Quelqu’un frappa à la porte, Jonah sursauta et leva la tête. Char était de retour de la soute à cargo.

Il la fit rentrer.

« Mon Dieu, Jo, tu es pâle comme un linge ! dit-elle. Tout va bien ?

— Ouais, dit-il, en reculant de sa station. Je dois aller vérifier le cargo.

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

— Rien, dit-il en lui faisant signe de se pousser. J’ai oublié un truc. Ce sera pas long.

Il pouvait sentir ses yeux sur lui tandis qu’il quittait le cockpit. Elle savait que quelque chose se tramait. Il espérait juste qu’il pourrait la préserver de ça. Ce n’était pas à elle de porter ce fardeau.

Il repéra l’agent dans la zone passager et se fit violence. Il allait devoir faire front.

Ardoss bascula dans son siège. Il n’avait jamais eu à faire à Jonah Ruskella, leurs chemins ne s’étaient jamais croisés. Le pilote ne l’aurait pas reconnu. La dernière chose dont Ardoss avait besoin, c’était qu’un fanfaron pompeux vienne griller sa couverture. Il n’avait pas voulu effrayer Ruskella, mais c’était trop tard maintenant.

La copilote revint de la soute à cargo. Quelque chose était en train de se tramer. Il ignorait la plupart des mots que pouvait énoncer le politicien, et regardait le cockpit.

La porte était ouverte et il pouvait entendre des chuchotements nerveux qui filtraient jusqu’aux passagers. Un moment plus tard, Ruskella apparut dans l’encadrement de la porte. Son regard se posa immédiatement sur Ardoss.

Ruskella était blême, bien plus pâle que qui que ce soit d’autre à bord. Ses mains tremblaient. Son regard se tourna vers le pont lorsqu’il croisa Ardoss.

Il était en train de préparer quelque chose.

Ardoss s’arracha de son siège et suivi Ruskella vers la soute à cargo. Il se traîna le long du couloir. A l’issu du premier croisement, il rencontra une arme pointée sur sa tête.

« Ne faisons rien qu’on ait à regretter, Ruskella, dit Ardoss.

— J’ai déjà beaucoup trop à regretter, répondit Ruskella. C’était censé être une simple livraison. Mais non, il a fallu que vous montiez à bord pour rendre les choses plus difficiles. Vous auriez du rester en dehors de tout ça, et laisser tomber avec Pietro.

— Alors comme ça tu vas rencontrer Marquez, dit Ardoss.

— Genre vous étiez pas au courant ? renchérit Ruskella. Vous êtes allé jusqu’à prendre une réservation sur mon vaisseau. Vous vous êtes enregistré sous un faux nom. Vous savez pour qui Pietro et moi bossons. Le pilote était à la limite de la crise d’hystérie. Cet homme n’était pas un tueur, Ardoss le voyait bien. Il n’était même pas capable de tenir son arme correctement.

— T’es pas obligé de me tuer, dit Ardoss en levant calmement ses mains.

L’arme rendait Ruskella imprévisible. Il était nerveux. Le moindre mouvement pouvait déclencher un tir de sa part. La balle aurait percé la coque, ou ricoché. Dans tous les cas, ça aurait mal fini.

— Je le dois, répondit Ruskella. »

Ardoss secoua la tête et fit un pas en avant. Ruskella mis les deux mains sur l’arme. Il tremblait toujours, à peine plus faiblement. Il aurait effectivement pu toucher Ardoss s’il avait appuyé sur la gâchette.

« T’as pas ça dans le sang, dit Ardoss. T’es un contrebandier, un coursier. Voilà ce que tu es. T’es pas un meurtrier. Et tu ne le seras jamais. Ça n’est pas toi.

— Vous croyez que je veux vous tuer ? Je veux juste finir ce boulot et revoir ma famille, répondit Ruskella.

— Ma seule préoccupation, c’est Pietro, dit Ardoss d’une voix apaisante. C’est le seul que je veux. Aide-moi et tu ne verras pas l’intérieur d’une cellule de prison. Tu rentres chez toi, auprès de ta famille. Tu as ma parole.

— Si je vous balance Pietro, je suis un homme mort, dit Ruskella.

— Ça peut se passer autrement. Je protège mes informateurs. Mais si tu me tues, t’es fini, dit Ardoss. Peut-être pas tout de suite, mais ça arrivera. »

Les narines de Ruskella frémirent. Les bras d’Ardoss fatiguaient. Quelque chose allait devoir se passer. Rapidement.

« Mettez vous dans ce casier, dit Ruskalla.

— Quoi ?

— Il y a un casier à outil juste derrière vous. Il se ferme de l’extérieur, et il est juste assez grand pour vous. Maintenant, grimpez là dedans.

— Je rentre pas là dedans, fit Ardoss en fronçant des sourcils.

— Rentrez-y ou je tire !

— Non plus. Tu ne vas pas me tirer dessus, dit Ardoss. »

Ruskella ajusta son arme et fit un pas en arrière. Sa main devait transpirer, car son arme glissa et il lutta un instant afin de maintenir sa prise. Ardoss saisit ce moment de distraction et se précipita sur le pilote. Il percuta Ruskella dans le ventre et les deux hommes s’écroulèrent dans les caisses de livraison.

L’arme échappa aux mains de Ruskella et dégringola au sol. Ruskella prit son élan et frappa Ardoss à l’épaule. Sans doute avait-il visé la tête, mais c’était quand même un sacré coup. Le type n’y connaissait peut-être pas grand-chose dans le domaine des armes, mais il savait quand même se battre.

Ardoss trébucha en arrière et Ruskella lui fonça dessus. Ardoss s’arc-bouta et le saisit en dessous des bras. Il le balança en arrière. Ruskella sembla vaciller, puis chargea de nouveau.

Ardoss avait passé du temps dans une ferme, quand il était enfant, un ranch à bestiaux pour être exact. Le fermier avait un taureau à la colère légendaire. Il se mettait à charger tous ceux qui l’approchaient. C’est ce qu’était Ruskella. Un taureau. Dans son combat, il ne se concentrait sur rien de précis. Ses actes étaient animés par un profond désespoir de victoire. Ardoss ne pouvait pas lui en vouloir.

Tout comme lui, il avait un boulot à finir.

Ardoss se glissa sur le côté de Ruskella, ramena ses deux poings ensemble, et les écrasa sur le dos de son assaillant. Ruskella s’écroula comme un château de cartes.

« J’ai pas le temps pour ça, dit Ardoss. Dis-moi où t’es censé rencontrer Pietro Marquez.

— Non, répondit Ruskella, hors d’haleine. Y’a pas moyen. Il s’appuya sur ses bras chancelants.

— Si tu me dis où il se trouve, on peut te protéger. »

Ruskella rit en se renversant. Des larmes coulaient le long de son visage.

« Tu comprends pas ? Pietro en sait trop. Il en sait bien plus que moi. Si je le balance, y’a rien qui pourra me protéger. Mickey Black a des gens partout. Partout, tu m’entends ? Il n’y aura pas d’endroit sûr pour moi si je t’aide. Tout comme il n’y aura pas d’endroit sûr pour Pietro. Alors laisse-le tomber.

— J’peux pas faire ça, répondit Ardoss.

— Alors tue-moi. De toute façon, je suis déjà mort.

— J’suis pas là pour ça, fit Ardoss en secouant la tête. Je vais arrêter Pietro Marquez, ensuite, je vous emmènerai tous les deux dans une station de l’Advocacy. Vous ferez face à un procès et vous répondrez de vos crimes. Maintenant, toi, rentre dans ce casier.

— Ma copilote ne va pas soutenir ce projet, dit Ruskella.

— Je peux m’occuper d’elle.

— J’aimerais vraiment voir ça, fit Ruskella en se fendant d’un sourire. »

La douleur éclata à la base du crâne d’Ardoss, il tomba à genoux.

« Ça va Jo ?

— Ouais Char, merci pour ça.

— Alors c’était ça le cargo que tu voulais vérifier ? Dit-elle. Pourquoi tu m’as pas dit ça dès le début ?

La vue d’Ardoss se brouilla et leur conversation lui sembla muette. Elle l’avait frappé sacrément fort. Pas suffisamment fort pour le laisser inconscient, évidemment, mais assez pour le laisser méditer un bon moment avant de se relever…

— Ouais, je suis vraiment désolé pour tout ça, dit Ruskella. Je voulais vraiment pas que tu sois impliquée là dedans.

— Ce vaisseau, c’est ma maison aussi, rappela-t-elle dans un soupir d’exaspération. Tout ce qui s’y passe me concerne.

— J’essaierai de m’en rappeler.

— Qu’est ce que tu veux faire de lui, dit la copilote en tapotant Ardoss de sa botte.

— Je vais pas le tuer, répondit Ruskella.

— J’aurai même pas suggéré un tel truc Jo, dit-elle. Mais il vient interférer dans ton travail à cause de Mickey, c’est ça?

— Ouais. Attends, comment tu sais à propos de Mickey ?

— Jo, ça fait seize ans que je te connais, répondit-elle en riant. Tu devras commencer à t’inquiéter le jour où je me mettrai à ne pas savoir ce qu’il se trame dans ta vie. »

La vue d’Ardoss commençait à s’éclaircir et il parvint à se retourner juste assez pour regarder par-dessus son épaule. La copilote avait pointé une arme sur sa tête.

« Allez, reprit-elle, à la différence de mon ami, je sais comment tenir une arme. »

Il cligna des yeux. Elle ne déconnait pas. Cette façon de tenir son arme, cette combinaison impeccable, c’était autant de cadeaux mortels. Formation militaire, à n’en pas douter. Il aurait du s’en rendre compte plus tôt. Si seulement il n’avait pas été si concentré sur la capture de son partenaire.

Ardoss laissa échapper un soupir. « Qu’est ce que vous allez faire de moi maintenant ? »

La copilote ne le lâchait pas des yeux. Ardoss tourna la tête vers Ruskella, qui se mordait les lèvres.

« Je… » commença-t-il, mais le vaisseau se mit à trembler.

Ardoss faillit perdre l’équilibre. « C’est quoi ce bordel ? »

Une expression de colère traversa le visage de Ruskella

« Quelqu’un est en train de piloter mon vaisseau ».

Les choses ne se déroulaient pas du tout selon ce qui était prévu. Ardoss aurait simplement voulu se laisser glisser dans ce vaisseau à travers l’espace, dans un ciel sans frontière, indétectable, se rendre au point de rendez-vous avec Pietro Marquez, et tous les arrêter.

Maintenant, ce politicien boursouflé, trop gras pour son costume hors de prix, avait ruiné la couverture d’Ardoss, et l’avait amené à cette confrontation dans la soute. Maintenant, la situation semblait être passée de simplement mauvaise à bien pire.

« Quelqu’un t’a braqué ton vaisseau? demanda Ardoss.

— Aucune idée. Mais j’ai un emploi du temps à respecter. Mickey aura ma tête si je suis en retard.

— Qu’est ce que tu veux faire de lui ? Demanda la copilote en secouant ses cheveux en direction d’Ardoss.

— Je peux pas le laisser se balader dans le vaisseau, dit Ruskella. On va le mettre dans le casier.

— Je peux vous aider, dit Ardoss.

— Y’a pas moyen, répondit Ruskella.

— T’oublies un truc, reprit Ardoss. Si vous loupez votre rencontre avec Pietro, alors moi aussi. On a tous les deux un intérêt personnel à propos de ce qu’il se passe sur ce vaisseau, et la direction dans laquelle il va.

— Et quand on y sera, dit Ruskella, tu vas arrêter Pietro Marquez et je vais mourir. Alors je vois ça comme un conflit d’intérêts plutôt que comme la poursuite d’un but commun.

— Je pourrai l’arrêter après que tu aies fait ta livraison, tenta Ardoss.

Ruskella fronça les sourcils

— Continue, dit la copilote.

— Vous êtes censés lui faire une livraison. C’est bien ça ? Mickey n’a jamais rien dit à propos de le voir en sécurité ou pas, n’est-ce pas ?

— En effet, répondit Ruskella. Mais il m’a aussi dit de te tuer.

— Et tu ne l’as pas fait, reprit Ardoss. Dans tous les cas, tu désobéis à ton patron. Alors livrez vos marchandises, et après ça, laissez-moi Pietro. Comme ça, on obtient tous les deux ce qu’on cherche.

— Il n’a pas tort, Jo, dit la copilote.

— Et si je ne le fais pas? reprit Ruskella.

— Tu seras arrêté pour aide et complicité, dit Ardoss. Qu’est ce que tu crois que Mickey fera de toi après ça? Aide-moi, et je pourrais te protéger.

Les narines de Ruskella frémirent, il serrait la mâchoire.

— Je vais y réfléchir, dit-il. Tu nous aides, tu ne me plantes pas de couteau dans le dos, et peut-être que je ferai comme tu dis. Mais d’abord, on récupère le vaisseau.

— Ça me va, répondit Ardoss. Bon, comment tu veux t’y prendre ?

— On les balance en dehors du cockpit, dit Ruskella.

— Vraiment ? fit Ardoss en levant un sourcil. Pourtant quand je te regarde, ce qui me frappe, c’est pas ton caractère violent.

Ruskella piqua un fard.

— C’est mon vaisseau, je veux le reprendre.

— OK, dit Ardoss. Alors admettons que tu lances ton assaut là-bas, tu dégages quiconque s’est installé sur ton siège, ou disons que tu tentes de le faire… Et après ?

— Je sais pas. On l’enferme ? Fit Ruskella en regardant par terre.

— Et s’ils veulent se battre ?

— Je t’ai bien battu toi.

— Et t’as perdu. »

Ruskella le regardait fixement. Il bouillonnait. Mais la copilote fit un pas en avant :

« Je vais gérer ça.

— Laissez-moi m’occuper de ça, fit Ardoss en secouant la tête.

L’un et l’autre, pilote et copilote, le regardaient, les sourcils levés.

— Je suis un agent, dit Ardoss. Je suis entraîné pour ça. Ruskella lança un regard à la copilote.

— C’est pas faux, fit-elle en haussant les épaules.

— Par contre, je ne te laisse pas le flingue, prévint Ruskella.

— J’en ai pas besoin.

— Très bien, concéda le pilote. C’est quoi le plan ?

— D’abord, faut savoir ce qu’il se passe là-bas.

— Après toi, dit la copilote, en imitant l’ouverture d’une porte. Ardoss acquiesça. C’était son plan. Il y allait le premier.

Il atteint la porte et tourna la roue. Elle ne bougea pas.

Il força de tout son poids, mais elle ne bougea toujours pas. « C’est bloqué. »

La copilote le poussa hors du chemin, poussa à son tour la porte de tout son poids, l’effort lui coûta tant que son visage devint écarlate. « Bordel y’a pas moyen, c’est bloqué » dit-elle en poussant à nouveau. « On maintient ce vaisseau au mieux de sa forme. » Cette incapacité à ouvrir la porte se présentait à elle comme un affront personnel.

Elle tenta une dernière fois avant, enfin, d’accepter la réalité de leur situation. Elle regarda attentivement à travers la fenêtre.

« Je vois la femme et le môme, dit Ardoss, mais aucun signe du politicien. Je suppose qu’on sait maintenant qui est derrière tout ça.

— Pourtant, il ressemblait vraiment pas à un braqueur, dit Ruskella.

— On suppose qu’on s’est fait braquer… dit-elle en haussant les épaules.

— La porte est fermée, dit Ardoss.

— C’est vrai, admit-elle. » Elle frappa à la porte. Regarda à travers la fenêtre. Martela le battant. Rien.

« C’est trop épais, dit-elle, j’essaierai bien d’utiliser les communications, mais ça alerterait Thrumm ou qui que ce soit d’autre ayant pris le contrôle.

— La trappe de secours, dit Ruskella.

La copilote le regarda et plissa les yeux.

— Si on passe par là, l’un devra s’occuper du sas, et l’autre devra y passer. L’un de nous deux devra rester seul avec l’Agent.

— Je peux reprendre le cockpit, dir Ardoss.

Ruskella secoua la tête.

— Je ne peux pas prendre le risque que tu reprennes le contrôle du vaisseau en nous laissant là. L’un de nous deux doit y aller aussi.

— J’irai, dit la copilote, j’ai plus d’entraînement que toi en gravité zéro, et tu te mettras dans le casier dès que je serai sorti.

— Ça me va, dit Ruskella. Ça nous mènera pas plus loin de rester là à discuter. Char, tu prends l’agent et tu me récupères mon vaisseau. »

Ardoss pouvait voir au regard de cet homme qu’il aurait préféré y aller lui même. Il devait avoir une grande confiance en cette femme. Ardoss savait ce que c’était, de faire confiance à quelqu’un afin qu’il fasse ce qui devait être fait.

Mais ce temps-là était révolu, tout s’était écroulé quand il avait compris ce que Pietro tramait. Ensemble pendant vingt ans. Pas un soupçon.

À trois, ils eurent vite fait de déverrouiller la soute à cargo. Ruskella aida Ardoss et la copilote à enfiler leurs combinaisons d’évacuation d’urgence.

« Attends, et toi? demanda Ardoss, y’a pas de bouclier atmosphérique dans la cale de ce vaisseau.

— Ça va bien se passer, répondit Ruskella.

Ardoss leva un sourcil.

— Je vais me démerder, dit Ruskella. » Il montra du doigt un petit siège équipé de sangles et d’une bouteille d’oxygène, juste à côté du panneau de contrôle. A côté, il y avait un boitier de protection, juste assez grand pour accueillir une personne.

« Vous deux avez déjà fait ça avant, commenta Ardoss, ça doit être intéressant de bosser pour Mickey.

— J’peux pas dire, fit la copilote en lançant un regard sérieux en direction de Ruskella. »

Le visage de Ruskella vira au rouge vif. Quelque chose d’indicible se dégageait entre eux deux. Pour changer de sujet, le pilote reprit : « Faut se grouiller. »

Ardoss acquiesça et, avec de l’aide, enfila son casque qui s’enclencha dans son emplacement. Son souffle réchauffait le dôme, un peu de buée apparue sur la visière. Les sifflements habituels se firent entendre, suivis de ceux des tests de vérifications. Une odeur d’oxygène renfermée se diffusa dans la combinaison. Il toussa quand elle eut atteint ses poumons.

« Tu m’entends ? demanda la copilote à travers la radio de sa combinaison.

— Cinq sur cinq, répondit Ardoss. C’est Char c’est ça ?

Elle prit son temps pour répondre.

— Ouais, dit-elle. Maintenant, accroche-toi à la rampe. On n’aura pas de seconde chance pour faire ça. »

Il acquiesça. Dès l’instant où il le fit, il prit conscience que la combinaison absorbait chacun de ses gestes.

Char saisit la rampe et fit un signe du pouce à Ruskella. Ardoss suivit son exemple. Ruskella avait attaché un masque à oxygène sur son visage. Il leur répondit par le même geste et appuya sur un bouton de la console.

L’ouverture du sas happa Ardoss. Il perdit pied, mais garda sa main solidement accrochée à la rampe. Au moment où ses doigts allaient glisser, la pression s’égalisa et l’attraction se fit moins forte.

« Prêt ? demanda Char.

— Prêt.

Elle atteignit l’extérieur du vaisseau et attrapa une prise sur la coque. Ardoss la suivait.

Une fois à l’extérieur, la porte se referma. Il ne pouvait qu’imaginer le genre d’inconfort dans lequel Ruskella devait se trouver. Pour sûr, il était coriace. Et indéniablement dangereux.

Ce qu’il pensait de cet homme s’était soudainement amélioré.

« Vous êtes vraiment proches, dit Ardoss.

Char ne répondit pas.

— Je suppose qu’on finit par devenir comme ça, renchérit-il. Là dehors, seuls, juste vous deux. »

Silence.

« C’est comme ça qu’on était, Pietro et moi. Enfin, c’est ce que je pensais qu’on était. Vingt ans ensemble, et je l’ai jamais soupçonné de travailler pour Mickey. Après une trahison pareille, tu te mets à tout remettre en question.

— J’ferais pas ça si j’étais toi Jonah, interrompit-elle.

— T’imagines pas qu’il puisse te la faire à l’envers, reprit-il. C’est évident qu’il a roulé pour Mickey sans jamais t’en parler.

— Il n’avait pas à le faire. Je ne serais pas une bonne partenaire si je ne prêtais pas attention aux choses les plus insignifiantes. Il n’a pas abordé le sujet, alors je n’en ai pas fait mention non plus. On se connait depuis seize ans. Ça fait dix ans qu’il bosse pour Mickey. Je connais le jour précis où Mickey l’a approché.

— Et vous êtes…?

Elle se mit à rire.

— Bien sûr que non. Jonah est marié. Il a trois enfants. C’est moi qui l’ai présenté à sa femme.

— C’est pas ce qui empêche les gens d’apprécier la compagnie des autres.

Il pouvait presque sentir le regard bilieux qu’elle venait de lui envoyer.

— Je lui dois bien plus que tu ne pourrais comprendre, dit-elle. Jonah est un homme bien. Il ne travaillerait pas pour Mickey s’il avait le choix.

— Tu es en train de dire qu’il a été contraint de le faire?

— Bien sûr que oui. C’est comme ça que Mickey Black fonctionne. Il découvre un truc sur toi, un moyen de te faire chanter. Il te manipule afin que tu fasses ce dont il a besoin.

Ardoss aurait voulu en savoir plus, mais il venait d’atteindre le cockpit.

— C’est comme avec la soute à cargo, dit-elle. Quand j’ouvrirai la porte, la cabine va se dépressuriser. Attrape un truc, n’importe quoi, ou tu vas te faire expulser dans l’espace.

— Compris. »

Elle venait d’atteindre le verrou alors qu’Ardoss était à la recherche d’un crochet, d’une barre ou de quelque chose auquel s’accrocher. Il trouva un petit sillon dans lequel il glissa ses doigts.

« Prêt. » dit il.

Sans un mot, elle tourna la poignée et la porte s’ouvrit dans un claquement. L’air qui s’échappa près d’eux gifla la main d’Ardoss qui lâcha sa prise. Il essaya de se rattraper à quelque chose, n’importe quoi, mais il avait déjà glissé et s’était mis à dériver loin du vaisseau. Des emballages de nourriture tourbillonnaient autour de lui.

Pendant un moment, il regarda le vaisseau rétrécir au fur et à mesure qu’il s’éloignait. Les seuls sons qu’il percevait étaient ceux des sifflements des pompes à air de sa combinaison. Peu à peu, la panique le gagna tandis qu’il réalisait que le vaisseau ne revenait pas. Les battements de son propre coeur et son souffle rapide commençaient à étouffer le son de l’oxygène.

Une lumière rouge se mit à clignoter sur son écran : son niveau d’oxygène était faible. Ces combinaisons n’étaient pas faites pour de longues excursions. Il ne lui restait que quelques minutes. Ardoss cherchait à stabiliser sa respiration. Il devait se préserver. S’il voulait survivre, il allait devoir se calmer.

Le vaisseau avait presque disparu et Ardoss ne pouvait s’empêcher de penser qu’il allait mourir. 

À suivre.